dimanche 20 avril 2014

LA DETENTION

"Bienvenue! Tu t'appelle comment?"
"Anna"
"Entres, trouves-toi une place, y'en a là"
Elle montre l'espace entre son matelas et la porte des chiottes. Celles qui sont entrées avec moi sont déjà presque toutes installées ou en train. Qu'est-ce que je fiche ici?
"Tu viens d'où?" Question habituelle, une blanche ça se remarque.
"France"
Elle est volubile, envoie des vannes, parle fort, ça cache les faiblesses et met tout le monde à l'aise. On est au moins 20-25 là dedans.
"Attention, elle viole!" Dis une femme posée sur le même tatami, elle se prend une tape et sourit, moi aussi, je sais pas si c'est du lard ou du cochon, on connait tous les bruits qui courrent sur les prisons.
La pièce est plus longue que large. Des bancs en allu sans angles aigüs vissés au sol, au fond à gauche, des pannaeux d'alu cachent mal deux blocs WC-lavabo séparés par une mini cloison. C'est occupé, je vois les têtes qui dépassent.

Tout le sol est occupé, des karimats pour nous les nouvelles, les matelas plus épais, ce sont les plus anciennes qui y sont. Il y a une femme enceinte.
Elle continue sont show "Tu peux m'apeller Rosa" quand je lui demande.
"Poses-toi là" elle tapote, elle a son groupe autour mais toute la salle écoute, elle est divertissante, tant qu'elle fait du bruit, on pense pas à où on est. "Amor" elle appelle. Amor a la 50aine, alongée à côté sous la couverture de laine. Elles rient.

Rosa s'appelait Kenya à la naissance, aux Etats-Unis. A 3 mois ses parents sont retournés au Mexique. Elle n'avait jamais mis à profit son lieu de naissance pour passer la frontière. Il y a une autre Kenya aux USA, ils l'ont arrêtée Dimanche. 2jours et demi sans nouvelles, elle ne sais pas ce qui va lui arriver. Elle a 20 ans, un fils, un ex-mari, un petit ami à Oakland, elle est effrayée et bravache. Elle m'adopte.

 Tout le monde m'adopte. On est dans la même galère, on se soutient, on se serre les coudes, on se raconte nos histoires, ce qui nous a menées jusqu'ici. Une africaine fait des tresses à celles qui veulent. Presque toutes ont les cheveux long. Elle et l'autre noire sont du Cameroun, elles se sont rencontrées ici, dans cette cellule. Miranda et Vera. Vera est grande, effrayée, mutique, elle lave sa culotte et la met à sécher sur la cloison des toilettes. Miranda veut parler, elles ne parlent qu'anglais. Je traduis. Miranda sortait avec un activiste politique là-bas au Cameroun, il l'a invitée à un meeting où ils ont été tabassés puis mis en cellule, 3 jours. Ils les ont laissés sortir en échange de la promesse de revenir 2 jours plus tard signer la promesse de ne jamais retourner à un meeting. Le jour dit, son ami avait disparu et la police l'attendait pour l'enfermer. Elle a fui. A Mexico city, perdue, elle s'est fait des "amies" qui ont voulu la prostituer. A la frontière des USA, elle demande l'asile politique. Là-bas sur l'autre continent, elle était chercheur en laboratoire. Vera étudiait le droit mais je ne connaîtrais pas son histoire, "une longue, trop longue histoire" elle me dit, elle n'a pas envie de parler. Elle a l'air abattue.

Parfois la porte s'ouvre, un officier jette un nom. Une fille sort. Parfois elle revient, parfois non. C'est une prison de passage, la vétéran est là depuis 4 jours. celles qui demandent l'asile politique sont celles qui restent le plus longtemps.

La porte s'ouvre. Il faut mettre matelas et couverture sur les bancs, la salle va être nettoyée. Les mains sur la nuque, en file indienne, on est transférées dans une salle plus de 2 fois plus petite, "une salle pour les fous", toute beige et capitonnée avec une bouche d'évacuation ronde au sol. Une des filles ne va pas bien, des larmes coulent toutes seules, elle est rouge et laide, blonde décolorée, les yeux trop écartés, pathétique. Rosa frappe et appelle. Une officier vient, elle se fiche que l'autre n'aille pas bien, mais comme elle veut vomir elle l'emmène.
Dans cette salle surpeuplée l'air est étouffant mais l'ambiance est bonne. Moi et Rosa soulevons nos t-shirt pour comparer la taille de nos seins, dos à la caméra, ça fait rire tout le monde. Puis elle nous montre sa culotte et ses trous décoratifs, les blagues fusent sur "l'air conditionné de sa chatte" et on spécule sur l'odeur. On a pas droit au savon dans la cellule...
Mains sur la nuque, on nous remet dans notre cellule. La vétéran remarque que l'odeur est pire qu'avant. Je ne sens rien, je crève d'envie de m'en griller une.

D'autres filles arrivent, 2 cubaines, la 60aine, perdues, crevées. Elles restent à l'écart, on les laisse tranquilles. Une fille à l'air déluré, allure de membre de gang de motard, décolorée, tatouages sur les mains, la nuques, les bras, rouge à lèvres et eyeliner qui se fait la malle. Elle n'a pas payé son amende pour détention d'1 gr de coke, elle habite L.A. Elle facsine Rosa mais sort 1h plus tard. On a ps l'heure et pas de fenêtre mais on sait qu'il commence à se faire tard, les filles se couchent et papotent sous les couvertures. Je ne veux pas dormir tout de suite, ma couverture est trop petite et le matelas trop fin. Si je me couche maintenant, je me réveillerais toutes les heures.

Rosa a un coup de blues, elle pleure, son fils lui manque. Elle dit qu'il est spécial. Je la prends dans mes bras, ils l'ont menaçée de 5 ans de taule, ils les menacent toutes de 5 ans, la peine maximum pour ceux qui tentent de passer la frontière illégalement.

 Un officier est venu m'expliquer que j'allais être rapatriée en France, qu'ils allaient contacter mon ambassade, l'entrée aux USA nous a été refusée pour une question de visa, de procédure, je n'ai pas vraiment compris. Je lui demande d'expliquer la situation a mon mari, il m'a assuré que c'était chose faite. Je ne m'inquiète pas vraiment, je n'ai pas de quoi me plaindre. Mais je suis triste que notre voyage s'arrête ici, bêtement.

Miranda réconforte Rosa par mon biais, je traduis ses paroles et m'amuse de la différence de vision des choses entre la camerounaise cultivée et la mexicaine adolescente, je trouve ça beau et touchant, qui aurait cru qu'on se rencontrerait un jour toutes les 3 ? Rosa et moi on discute encore jusque chasser toutes ses idées noires pendant que Miranda et Vera ronflent doucement à côté. Je bouge de place, je suis sur le chemin pour les toilettes.

On a compté, on est 30 avec celle qui vient d'arriver.

Quelque minutes de sommeil et un officier appelle à la porte une dizaine d'entre nous, Rosa en fait partie, elles sont reconduites à la frontière. On ne s'est pas dit au revoir. Je demande à garder une couverture. On dort avec les néons, ils n'éteignent jamais.

Un officier tape du baton contre le mur. "10 minutes pour aller aux toilettes avant le petit déjeuner" Je ne sais pas quelle heure il est. A la file indienne jusqu'à une pièce dégagée sans fenêtre, dans un coin il y a un petit jour, dehors le soleil se lève à peine. Avant d'entrer une giclée de gel désinfectant dans les mains de chacune d'entre nous. Quelqu'un tape à la vitre d'une cellule voisine. Je met un moment à voir Ronan. C'est une vitre sans tein, je le vois mal mais je souris à sa silhouette et lui envoie un baiser, je suis contente de le voir, il a couverture sur les épaules.
 Un burrito étouffe chrétien haricots rouges patates avec un jus de fruit chimique, ma voisine de table pleure, la tête dans les bras. Elle est arrivée cette nuit. Je mange d'une main et lui caresse le dos de l'autre, Miranda aussi pleure, elle a ouvert son burrito, il gît les entrailles à l'air sur la table. Je regarde autour de moi. Beaucoup on les larmes aux yeux et le regard fixe. La plupart a tenté de passer la frontière avec de faux papiers. Je regrette que Rosa ne soit pas là, elle aurait su leur changer les idées.
On retourne en cellule, je n'ai pas eu le temps de finir de manger, je m'attArde pour essayer de voir Ronan au passage et on me rappelle à l'ordre.

On discute. L'une des filles vient du Michoacan, un etat du Mexique, elle a demandé l'asile politique. Elle a fui son état mexicain. Là-bas elle vivait dans une grande maison où elle tenait une épicerie "abarrotes" qui marchait bien. Elle vivait avec sa mère, sa soeur et son petit garçon. Son mari vit déjà aux USA. Un groupe de gangster local a tenté d'enrôler son frère. Il a refusé, ils l'ont tué et incendié sa voiture. Elle les a dénoncés à la police alors un homme armé d'une mitraillette est venu chez elle et a tué sa mère d'une rafale sous ses yeux. Elle et sa soeur ont courru se cacher. L'homme attendait à côté de sa mère agonisante qu'elles reviennent, elles avaient vu son visage, elles devaient mourir. Elles se sont enfuies dans l'état de Jalisco, sa soeur n'a pas pu aller plus loin. Traumatisée, elle a des crises d'angoisse tous les jours et ne sort plus de l'appartement.

Je traduis l'histoire pour Miranda, elles s'échangent des paroles de réconfort et d'encouragement par mon biais et moi je mélange les langues et ne trouve plus les mots. Je suis touchée par la force de cette femme qui arrive à raconter sans larmes ce qui s'est passé il y a à peine 3 mois.

 De façon inexplicable je me sens forte, inébranlable. Il régne une grande solidarité. Quand mon envie d'aller aux toilettes est freinée par l'absence de papier, on me file des tuyaux pour un système D et me vanne sur des solutions absurdes.

On m'appelle à la porte. Ils n'arrivent pas à prononcer mon nom et ça me fait plaisir. Les officiers nous traitent comme des criminels dangereux qui méritons notre sort. C'est le moment tant attendu, celui de l'entretien avec un officier pour plaider notre cas. On me reintroduit dans ma cellule avec un petit espoir, on va peut-être pouvoir passer la frontière et continuer notre voyage. Ils vont interroger Ronan pour voir si ses réponses concordent avec les miennes.
Moins d'une heure plus tard on m'appelle de nouveau "Tu sors pour de bon, prends ta couverture et tes affaires", je laisse ma couverture de rab et mon matelas, ça fera des heureuses. A la porte je salue de la main et leur souhaite bonne chance "Hasta luego chicas! Que les vaya muy bien todo!" Une marée de main me salue en retour et me souhaite de bonnes choses. Je ne les oublierai jamais. Elles non plus j'en suis sure.

2 commentaires:

  1. nan, on déconnais quand on a écris sur les douaniers!!! Et puis finalement Ronan écris comme un nourrisson avec des mouffles, c'est rassurant! Putain ils sont vraiment con, déjà ils représentent l'ordre, et en plus ils sont américains... enfin je dis ça je dis rien, j'espère pour vous que vous en rencontrerez des mieux que ces rats!!! Super l'écriture anna, on s'y est cru, a la fin on relève la tête en réalisant qu'on est dans un bar de galerie marchande, jusque là on se croyait avec toi dans ta celule!! On vous envoie des calins, ils ont pas le droit de vous faire chier comme ça, on va leur péter la gueule!!!!

    Si jamais le hazard du voyage vous dépose à Hawaii, on a une petite chance d'y aller si nous prenons le boulot de super larbins sur un voilier de luxe, ce serait pas mal pour se refaire, défrayés et payés, à suivre...

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  2. Bonjour,
    Je suis tombé sur votre blog car je cherche à m'acheter une combi mexicaine (j'ai du taper la bonne combinaison des mots clés sur google), et je suis resté car je suis mexicain, né justement à Tijuana. Quelle histoire. Quelle aventure! Vous avez quitté le pays, et vendu la combi, donc du coup votre histoire est tout de suite moins intéressante. Mais je tiens à saluer votre courage, votre esprit, et à vous souhaiter plein de chance pour la suite. J'espère un jour pouvoir partager une aventure comme la votre avec quelqu'un.
    Paul.

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